
Ce colloque s’inscrit dans le prolongement direct de la rencontre « Fiction & Sciences
Sociales » organisée en mai 2024, consacrée aux articulations contemporaines entre les
régimes de la fiction et les méthodologies des sciences sociales. Les
échanges engagés à
cette occasion ont permis d’approfondir des réflexions déjà
anciennes sur les
rapports de concurrence, de tension, mais aussi de complémentarité entre
écriture savante et écriture fictionnelle, en accordant une attention
particulière à des pratiques émergentes telles que l’enquête
fictionnelle. L’enjeu central consistait à analyser comment
l’hybridation entre les registres documentaire et fictionnel déplace les
manières d’enquêter, d’écrire et de restituer les résultats de la recherche.
L'édition de 2024 a ainsi mis en lumière l’émergence d’une véritable
« communauté de langage », fédérant chercheurs, écrivains et artistes
autour de problématiques partagées. Il en est ressorti que la fiction ne
saurait être réduite à un simple ornement esthétique ; elle constitue une
approche à la fois méthodologique et épistémologique puissante permettant
d'explorer le réel autrement. À travers une réflexion sur les « écritures
alternatives » (BD, récits littéraires, formes hybrides), nous avons
également interrogé la légitimité académique de ces pratiques, capables de
rendre visibles des pans du social souvent difficilement accessible par les
méthodes classiques. In fine, ces
travaux, ont donné lieu à la rédaction d’un ouvrage collectif aux Éditions
Effigi, dans la collection In Situ (à
paraître en juin 2026), ont posé les jalons d’un dialogue renouvelé où la
fiction devient un laboratoire pour repenser les frontières de la connaissance
sociologique, anthropologique et historique.
Le colloque « Fiction & Sciences Sociales II », qui se tiendra
les 29 et 30 juin 2026 à Montpellier, sera l’occasion de prolonger ce sillon en
mettant à l’honneur des cas concrets d’enquêtes fictionnelles, tout en
interrogeant leurs usages, leurs conditions de possibilité, leurs formes de
diffusion et leurs effets. Ce second volet accordera également une attention
particulière à la diversification des écritures alternatives, aux nouveaux
espaces de publication qu’offre l’ère numérique, ainsi qu’aux propositions d’ateliers
thématiques et de conférences-performées, afin de faire émerger des
formats d’échanges collaboratifs en lien avec les enjeux du colloque.
Problématique générale
En France, les travaux d’Éric Chauvier occupent une
place importante dans la réflexion contemporaine sur les rapports entre fiction
et sciences sociales. Ils invitent à ne plus penser la fiction comme un simple
supplément littéraire venant après l’enquête, mais comme l’une des modalités
mêmes par lesquelles l’enquête peut s’écrire, se déplacer et produire de
l’intelligibilité. Dans cette perspective, l’enquête n’est pas seulement
exposée dans une forme narrative : elle peut être, en certains cas, fictionnelle
dans son mode de déploiement, sans pour autant renoncer à ses
exigences de rigueur, d’attention au réel et de démonstration.
De Anthropologie (2006) à Somaland (2012), de Plexiglas
mon amour (2021) à Laura (2020), Chauvier a contribué à ouvrir un
espace de travail dans lequel la fiction n’apparaît plus comme l’envers de
l’enquête, mais comme l’un de ses possibles prolongements, notamment lorsqu’il
s’agit de saisir des expériences, des expériences de trouble dans le langage,
des zones d’incertitude ou des formes de vie qui résistent aux formats
académiques les plus stabilisés. En ce sens, l’enquête fictionnelle ne relève
ni d’une simple licence littéraire, ni d’un abandon du réel : elle constitue
une manière de travailler les limites de l’enquête, d’habiter ses points
d’aveuglement, et d’explorer ses puissances descriptives et critiques.
Cette réflexion entre en résonance avec les travaux de James
Clifford & George E. Marcus (1986), Clifford
Geertz (1973), Kirin Narayan (2012), Ivan
Jablonka (2017) ou encore Marc-Henry Soulet (2021),
qui ont chacun contribué, dans des cadres différents, à penser les enjeux
d’écriture, de réflexivité, d’autorité, de narration et de restitution dans les
sciences sociales. Le colloque souhaite ainsi offrir un espace de discussion
autour des usages heuristiques, méthodologiques,
épistémologiques, politiques, religieux et publics
de la fiction dans les sciences sociales.
Afin de
structurer cette réflexion, le colloque propose trois axes de discussion. Le
premier interrogera les usages de l’enquête fictionnelle dans la production de
connaissance et les déplacements qu’elle introduit dans les manières d’écrire,
de décrire et de restituer le réel. Le deuxième examinera les conditions de
publication, de légitimation et de circulation institutionnelle de ces formes
d’écriture encore souvent périphériques dans l’espace académique. Le troisième,
enfin, portera sur les usages publics de la fiction dans la médiation des
sciences sociales, ainsi que sur les formes de collaboration qu’elle rend
possibles entre chercheurs, artistes et professionnels de la diffusion
culturelle.
Axe 1. Enquête fictionnelle, écriture et production de connaissance
On peut explorer l’articulation
fiction et sciences sociales de plusieurs manières. Certains travaux
insistent sur les ressources de la littérature non fictionnelle pour renforcer
la réflexivité, la description et la portée analytique des sciences sociales.
D’autres, dans le sillage de Clifford ou de Geertz, invitent à penser
l’écriture de l’enquête comme une opération de mise en forme, de composition et
de construction narrative, sans que cela la réduise pour autant à une
fabulation mensongère.
Le colloque de 2024 invitait ainsi
à dépasser l'opposition classique entre vérité scientifique et construction
narrative afin d’envisager
la fiction comme un mode de connaissance légitime. Au-delà
du débat sur la véracité des récits, il s'agissait d'analyser les gains
heuristiques de l' « enquête fictionnelle » (Soulet, 2022), entendue
comme un dispositif permettant de pousser l’investigation au-delà de la stricte
factualité pour mieux saisir l’expérience concrète là où les méthodes les plus
classiques s’essoufflent. Dans cette perspective, la fiction peut
devenir, chez Chauvier, une nécessité pragmatique pour affronter des espaces de
non-savoir, pour travailler l’incertitude, pour exemplifier des situations, ou
encore pour approcher ce qui demeure difficilement dicible dans le monde
social. D'autres chercheurs ont recours à des dispositifs voisins pour
contourner les résistances du terrain (Milhé, 2020 ; Jounin, 2021), restituer
des expériences sensibles ou prolonger le travail empirique sous des formes
moins conventionnelles. L’enjeu de cet axe sera donc de discuter ce que de
telles démarches impliquent en termes de stratégies d’écriture,
de rapport au matériau, de mise en scène des
personnages, de statut de la preuve, de réception
et de validité scientifique.
Les
propositions pourront notamment porter sur :
- les formes contemporaines de l’enquête
fictionnelle ;
- les usages empiriques de la fiction dans
l’enquête ;
- les gains heuristiques de la narration
fictionnelle ;
- les rapports entre fiction, vérité, vraisemblance
et démonstration ;
- les usages de la fiction pour restituer des
expériences difficiles à documenter ;
- les implications éthiques et méthodologiques de
ces dispositifs.
Axe 2. Publier des enquêtes fictionnelles : espaces éditoriaux,
légitimités, circulations
Si les écritures fictionnelles ou hybrides occupent
désormais une place plus visible dans les sciences sociales, leurs formes
s’accordent encore difficilement avec les procédures ordinaires de validation
académique. Les normes de présentation, d’évaluation et de valorisation de la
recherche demeurent en effet largement structurées par des formats stabilisés,
souvent peu propices à la reconnaissance de récits expérimentaux, d’écritures
non calibrées ou d’objets éditoriaux hybrides.
Ce second axe entend approfondir une dimension
encore en friche dans les discussions engagées en 2024 : celle de l’ancrage
éditorial et institutionnel de ces travaux. Écrire à rebours des
genres dominants, s’affranchir des formats attendus ou déplacer les frontières
entre recherche, récit et création revient souvent à proposer un autre partage
du sensible, mais aussi à affronter des contraintes spécifiques :
difficultés d’évaluation, incertitudes quant aux lieux de publication, tensions
avec les normes de carrière, fragilité institutionnelle de certaines
productions.
L’existence de la collection In Situ, aux Éditions Effigi,
qui accueillera l’ouvrage issu du colloque de 2024, témoigne de cette volonté
d’ouvrir des espaces de publication pour les récits d’enquête et les écritures
alternatives. Mais quelles sont les autres voies éditoriales possibles ? Quels
rôles jouent les maisons d’édition, les revues, les plateformes numériques, les
collections transversales, les structures artistiques ou culturelles dans la
diffusion de ces travaux ? Quelles formes de reconnaissance — ou de
marginalisation — accompagnent ces choix d’écriture ?
Les propositions pourront notamment interroger :
- les conditions de publication des enquêtes
fictionnelles ;
- les rapports entre innovation formelle et
légitimité scientifique ;
- les effets institutionnels, professionnels et
symboliques de ces choix d’écriture ;
- les politiques éditoriales favorables aux
écritures hybrides ;
- les expériences concrètes de publication, de
réception et de diffusion.
Axe 3.
Fiction, médiations et diffusion publique des sciences sociales
Cet axe interroge les usages de la fiction dans la
diffusion des sciences sociales auprès de publics non académiques. Qu’il
s’agisse de sociologie, d’anthropologie ou d’histoire, la mise en récit peut
constituer un puissant vecteur de médiation. Lors du colloque de mai 2024, la
bande dessinée a occupé une place importante dans les échanges. Or d’autres
formes de valorisation méritent d’être davantage explorées : théâtre, cinéma,
création sonore, exposition, performance, dispositifs numériques, podcasts, écritures
visuelles ou scéniques.
Il s’agira ici de réfléchir aux formes par
lesquelles les sciences sociales circulent hors de l’espace académique, en
empruntant parfois les codes de la fiction ou du récit sensible. Le colloque
permettra ainsi d’analyser les modalités concrètes de collaboration entre
chercheurs et artistes, entre chercheurs et professionnels du théâtre, du
cinéma, de l’édition, des musées ou de l’audiovisuel. Au-delà de la démarche
créative, l’enjeu sera aussi de comprendre les montages institutionnels,
les modèles économiques, les contraintes matérielles
et les formes de réception publique qui rendent possibles ces
productions hybrides.
Les propositions pourront porter sur :
- les usages de la fiction dans la vulgarisation et
la médiation scientifique ;
- les collaborations entre chercheurs et artistes ;
- les formes scéniques, visuelles, sonores ou
éditoriales de diffusion de la recherche ;
- les conditions institutionnelles et économiques
de ces projets ;
- les effets de ces médiations sur l’écriture même
de la recherche.
CONSIGNES AUX COMMUNICANTS
Les communications
orales se feront en français. Chaque
intervention disposera de 20 minutes, suivies de 10
minutes de discussion.
Les propositions devront comporter :
- le titre de la communication ;
- le nom du ou des auteurs ;
- l’affiliation institutionnelle ;
- une adresse électronique ;
- un résumé de 300 mots maximum ;
- 5
mots-clés précisant
les thèmes et les champs scientifiques concernés ;
- le cas échéant, l’indication de l’axe
dans lequel s’inscrit la proposition.
Informations : https://santesih.edu.umontpellier.fr/congres/
COMITÉ D’ORGANISATION
La Congrès internationale sur la « Fiction et Sciences sociales » se tiendra les 29 et 30 juin
2026 à la MSH-Sud
Montpellier. Elle est co-organisée par
les laboratoires de SHS suivants :
-
SantESiH (Santé Education
Situations de Handicap, UR_UM211, Université de Montpellier) pôle SOC ;
-
RiRRa21 (Représenter, Inventer
la réalité, du Romantisme au XXIe siècle) de Université Montpellier Paul-Valéry ;
-
CRISES (Centre
de Recherches Interdisciplinaires en Sciences Humaines et Sociales) EA 4424 de Université Montpellier Paul-Valéry ;
-
UMR SENS (Savoirs,
environnement, sociétés) de Université Montpellier Paul-Valéry.
En collaboration avec
l'Institut des Sciences du Sport-Santé de Paris (I3SP - EA 3625) et le soutien
de l’association CONTACT (association jeunes chercheurs de Montpellier)
Le comité d’organisation est
composé de :
- Yann Beldame : chercheur
associé - Université de Montpellier
- Eric Perera : Professeur -
Université de Montpellier
- Jérôme Soldani : Maître de
Conférences – Université Paul-Valéry Montpellier 3
- Godefroy Lansade :
Maître de Conférences - Université Paul-Valéry Montpellier 3
- Pierre Philippe-Meden :
Maître de Conférences – Université Paul-Valery Montpellier 3
COMITÉ
SCIENTIFIQUE (provisoire)
Beldame
Yann : Chercheur associé, Université
de Montpellier (France)
Boutroy Eric, Maître de
Conférences, Université de Lyon (France)
Bresson Jonathan, Chercheur
associé, Université Rennes 2 (France)
Didierjean Romaine, Maîtresse
de Conférences, Université de Nîmes (France)
Fauré Laurent, Maître de
conférences, Université Montpellier 3 (France)
Guérandel Carine, Maître de
Conférences, Université de Lille (France)
Héas Stéphane, Maitre de
conférences HDR, Université Rennes 2 (France)
Issanchou Damien, Maître de
Conférences, Université de Lyon (France)
Kinnunen Taïna, University lecturer of Cultural Anthropology, University
of Eastern (Finlande)
Lansade Godefroy : Maître
de Conférences - Université Paul-Valéry Montpellier 3 (France)
Le Henaff Yannick, Maître de
Conférences, Université de Rouen (France)
Liotard Philippe, Maître de
Conférences, HDR, Université de Lyon (France)
Louchet Cindy,
Maîtresse de Conférences, Université Lille (France)
Marsac Antoine, Maître de
Conférences, UFR STAPS, Université de Bourgogne (France)
Marcellini Anne, Professeur,
Université de Lausanne (Suisse)
Matichescu Marius, Lecteur
universitaire, Universitatea de Vest din Timisoara (Roumanie)
Meden Pierre Philippe :
Maître de Conférences, Université Paul-Valery Montpellier 3 (France)
Morales Yves, Professeur,
Université de Toulouse (France)
Neto Avélino, Professeur,
Institut Fédéral du Rio grande Norte (Brésil)
Pappous Sakis, Reader,
Université de Kent (Angleterre)
Eric Perera : Maîtres de
Conférences, HDR - Université de Montpellier
Petracovschi Simona, Maître de
Conférences, Université Ouest de Timisoara (Roumanie)
Ricaud Camille, Maître de
Conférences, Université de Pau (France)
Richard Arnaud, Professeur,
Université Toulon (France)
Ruffié Sébastien, Professeur,
Université des Antilles Guyane (France)
Salazar Noël, Research Professor, University of Leuven (Belgique)
Soldani Jérôme, Maîtres de
Conférences, Université Paul-Valéry Montpellier 3 (France)
Soulé Bastien, Professeur,
Université de Lyon (France)
Terral Philippe, Professeur,
Université de Toulouse (France)
Vallet Guillaume, Maître de
Conférences HDR, Université de Grenoble (France)
Villloing Gaël, Maître de
Conférences, Université des Antilles Guyane (France)
Références
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L’enquête fictionnelle chez Eric Chauvier. Versants, 1/69, 89-115.